Le mot et la notion de culture
Natacha
Ordioni
Résumé de l’intervention du 15 février 2007
La culture
constitue un mode d’explication moderne des différences entre les individus et
les peuples au sens où il remet en question les interprétations en termes
biologiques.
En phase avec
l’idéologie des Lumières et associé à l’idée de progrès, le sens moderne
du mot « culture » n’apparaît qu’au XVIIIe siècle. C’est
à la même époque que l’historien Fernand Braudel date le premier usage officiel
du sens moderne du mot « civilisation » (Traité de la population,
Mirabeau, 1756). Considérés comme réservés à quelques peuples privilégiés qui
doivent donner l’exemple aux autres, les termes Culture et Civilisation ne
s’emploient d’abord qu’au singulier, ce qui révèle la prégnance d’une
conception linéaire de l’histoire.
A partir de la fin du XIXe siècle,
on assiste à un débat franco-allemand sur l’usage de ces deux termes. En
Allemagne, la bourgeoisie, exclue du champ politique, va centrer son intérêt
sur la nation et la langue allemandes, associées à la force et la profondeur
spirituelle de la Kultur, et mise en opposition aux valeurs corrompues de la
civilisation, incarnant les valeurs françaises adoptées par l’aristocratie.
L’opposition entre culture et civilisation reflète deux dimensions inscrites
aujourd’hui encore dans la notion de culture.
Dans la
perspective anthropologique, développée dès la fin du XIXe siècle
par Franz Boas, la culture englobe les
pratiques et les croyances d’une société. En France, le sociologue Émile
Durkheim privilégie le mot civilisation pour évoquer cette dimension
collective, et utilise rarement le mot culture. Au plan sociologique, le terme
culture renvoie aussi aux croyances et aux pratiques communes à un groupe d’âge
ou à un groupe social particulier (culture jeune, culture populaire). Outre la
confusion sémantique engendrée par l’inflation récente des usages de ce terme,
un certain nombre de critiques ont été adressées au concept de culture. Deux
d’entre elles seront évoquées ici.
La première porte sur l’usage de la variable
culturelle comme variable explicative du comportement humain. Même si certains traits culturels sont
effectivement partagés entre les individus, ils ne permettent pas d’en déduire
l’existence de groupes homogènes au niveau comportemental, de même que la
notion de « race » a été remise en question par les progrès de la
recherche qui a démontré que dans tous les systèmes génétiques humains connus,
les répertoires de gènes étaient identiques.
C’est ainsi que le fait que des individus partagent une
même langue n’implique pas qu’ils aient le même accent ou qu’ils usent d’un
même dialecte. En outre, le langage varie selon les contextes et les milieux au
sein desquels ils évoluent : les formes culturelles sont donc directement
associées aux contacts qui se nouent entre individus, et relèvent de l’ordre de
l’interaction. Elles ne constituent pas des ensembles stables mais des
configurations plastiques et contingentes.
Le postulat de cohérence culturelle a également souvent
été critiqué, par exemple au niveau de l’observation des sociétés ayant subi un
processus de colonisation, qui révèle la coexistence entre des éléments
culturels très hétérogènes.
Utiliser la
culture comme variable explicative conduit en outre à effacer le point de vue
de l’acteur qui n’est plus perçu comme le sujet de ses actes, assimilés à de
simples émanations de son appartenance culturelle.
La culture ne peut
donc constituer une catégorie explicative de base, au risque de retomber dans
une perspective essentialiste de même nature que celle associée au biologisme.
Le fait qu’un nombre croissant d’individus se réclament
d’une culture pour légitimer leurs comportements nous conduit enfin à souligner
la dimension stratégique et politique de la culture. D’un côté, elle permet
parfois de justifier des pratiques discriminatoires associées à des traits
culturels. De l’autre, elle favorise la
formation de coalitions et la création de liens de coopération au sein des
groupes. Dans cette perspective, la culture peut être identifiée à un
instrument politique plutôt qu’à une notion scientifique. Et en se servant des
marqueurs culturels pour classer les individus, les chercheurs contribuent à
légitimer la dimension politique de ces classifications.
Un deuxième
niveau de la critique a été développé par le sociologue Pierre Bourdieu qui
remet en question l’hypothèse d’autonomie culturelle des différents groupes
sociaux. Dans cette perspective, la notion de « culture de masse »
serait un leurre, dans la mesure où les catégories populaires tendraient à
imiter les classes dominantes à travers la consommation de substituts au
rabais, et à redoubler leur rapport d’aliénation économique d’un rapport
d’aliénation culturelle. Le courant des
« Cultural Studies », né à Birmingham dans les années 1960, qui
essaime à partir des années 1980 vers les États-Unis et le reste du monde,
critique la hiérarchisation des classes inscrite dans l’approche légitimiste.
Richart Hoggart considère ainsi qu’un bourgeois a autant de mal à s’adapter aux
normes des milieux populaires qu’un ouvrier à être à l’aise dans un repas
collet-monté.
Le sociologue Bernard Lahire souligne quant à lui que les
oppositions culturelles tranchées décrites par Pierre Bourdieu sont plus
pertinentes pour décrire la France de la fin du XIXe siècle que la
société actuelle. La multiplication des instances de socialisation et d’action
y aurait donné naissance à des individus « pluriels », qui présenteraient
des dimensions culturelles contradictoires et hétérogènes.
Le brouillage sémantique associé à la multiplication des
usages du mot « culture » explique sans doute en partie le
développement concurrent de l’usage du terme « identité », dont les
propriétés stratégiques, relationnelles et situationnelles sont plus
apparentes.